J’aime beaucoup relayer cette histoire que les Samis avec qui j’ai vécu racontent à propos de leur adoption du scooter des neiges, et ce que cela raconte. À première vue rien à voir avec l’intelligence artificielle, mais le lien se fait vite. Nous sommes à la fin des années 50 et Joseph Armand Bombardier, au Canada, met au point les premiers skidoos. Il démarche en priorité les populations qui vivent dans le Grand Nord, et les Samis de Scandinavie en font partie. Ils sont éleveurs de rennes, et depuis des milliers d’années, ils suivent lors des transhumances leurs troupeaux de rennes à ski, dans la neige. Lorsque Bombardier leur présente les skidoos, on ne peut pas dire qu’ils soient très intéressés. Quand on connaît la vie sous ces latitudes, on sait que les transhumances d’hiver des rennes se font relativement lentement dans une neige molle et profonde, et les éleveurs ne voient pas beaucoup l’intérêt d’aller plus vite que le rythme de leurs rennes.
En revanche, les anciens Samis qui ont travaillé toute leur vie dans les montagnes voient là une opportunité de prolonger leur vie avec leur communauté d’élevage et leur famille dans les montagnes, et donc de prolonger, grâce à la technologie, leur mode de vie traditionnel plutôt que de rester au foyer. Ils sont donc les premiers à adopter ces machines.
Dès lors, les premières traces de skidoo se dessinent dans la neige des montagnes, dont certaines s’entrecroisent en fonction des itinéraires de transhumance des différents groupes. Puis, par habitude, lorsqu’une trace de plusieurs jours se détecte, les skidoos l’empruntent à leur tour : la neige est déjà un peu tassée, et même s’il a neigé entre-temps, c’est plus facile. Petit à petit, de vraies autoroutes praticables se créent dans la montagne. Les rennes ne sont pas idiots : dès qu’ils en croisent , ils empruntent ces autoroutes qui facilitent leur déplacement et se mettent à aller de plus en plus vite. Les prédateurs comprennent assez vite qu’au bout de ces autoroutes tracées par les skidoos se trouvent des proies faciles : des troupeaux de rennes.
Les jeunes éleveurs, eux, n’arrivent plus à suivre leurs troupeaux et n’arrivent plus à les protéger des prédateurs. Ainsi, pour réparer ce déséquilibre très préjudiciable dans leur activité, ils adoptent petit à petit eux-mêmes le skidoo. Depuis les années 80, quasiment l’ensemble des Samis éleveurs de rennes du Grand Nord ont adopté ces nouveaux engins, de même qu’ils ont adapté tout en la fragilisant leur activité d’élevage à cette nouvelle contrainte économique jusqu’alors inconnue qui consiste à s’endetter pour s’acheter une ou plusieurs machines selon le nombre d’éleveurs dans la famille.
Voilà comment une technologie, même inutile au premier abord, parvient à s’imposer avec toutes ses contraintes malgré les réticences préalables. J’aime beaucoup cet exemple qui illustre très bien un processus que nous avons pas mal vécu et subi tout au long des deux derniers siècles.
Le même engrenage est en cours avec l’intelligence artificielle.
Nous naviguons en eaux troubles, entre ceux qui l’utilisent au quotidien pour publier tout à la fois des articles, des posts sur les réseaux sociaux, dans les journaux, voire plus, sans l’annoncer ou en faisant croire, jusqu’à en être persuadés eux-mêmes, qu’ils restent les auteurs de leurs écrits puisque le résultat est le fruit réel d’un échange le plus souvent réflexif avec leur collaborateur virtuel.
D’un côté, il y a ceux qui le perçoivent parce qu’ils l’utilisent eux-mêmes et en reconnaissent de manière empirique les codes, ou qui le détectent par des logiciels. Dans le premier cas, il y a quelque chose de malaisant, de l’ordre du cas de conscience, car le signaler est, d’une certaine manière, signaler son propre usage pour ses propres contenus. Certains poussent même la schizophrénie sur les réseaux sociaux jusqu’à se répondre dans les commentaires et à commenter en utilisant aussi l’IA.
Et puis, de l’autre côté, il y a tous ceux qui n’y comprennent pas encore grand-chose, qui n’y ont pas encore mis le petit doigt, qui lisent des contenus qu’ils trouvent pertinents sans se rendre compte qu’ils lisent ce qu’une machine a écrit en donnant l’illusion d’être les propos d’un auteur qu’ils aiment, qu’ils suivent ou qu’ils relaient dans leurs propres publications, et qu’ils sont prêts à défendre bec et ongles car il s’agit d’influenceurs qui ont pignon sur rue, de journalistes, de philosophes pertinents, d’artistes de talents aux créations talentueuses.
Il faut dire que le contexte actuel apporte beaucoup de confusions, et lorsqu’un auteur, un influenceur, un journaliste, un écrivain est pris les doigts dans la confiture de l’usage de l’IA, la première réaction est de nier, comme si son utilisation était une faute. Ce faisant, ce n’est pas le fait qu’il le nie qui apparaît comme répréhensible, mais, inconsciemment, cette idée floue que le recours à l’IA lui-même serait mal et relève d’une tricherie.
Cela traduit à mon sens un manque de maturité dans l’usage de l’outil, tant pour ceux qui l’utilisent dans leurs travaux sans le reconnaitre que pour ceux qui le subissent sans le connaître ou le reconnaître. Vu l’usage massif de l’IA, qui est un fait indiscutable, n’est il pas venu le temps où la reconnaissance de son usage ne doit plus être le fait d’une détection impromptue ou inopinée, mais au contraire le fait d’un usage assumé.
Je ressens moi-même ce trouble dans l’utilisation de l’IA. Car bien sûr, je l’utilise depuis un moment, dans mes notes, dans mes projets, dans le rangement de mes données, de mes pensées, dans leur classement, et parfois également pour me proposer une reformulation d’un passage maladroit ou agréger ensemble des pensées et données préalablement séparées qui deviennent pertinentes dans ce que j’ai écrit.
Au final, j’ai la sensation de garder la maîtrise, d’en avoir un usage réflexif, un peu comme un collaborateur au service de ma quantité de travail, mais qui ne se substitue pas à ma créativité, mon inspiration, mes pensées, mon libre arbitre et ma manière de dire. Son travail en revanche est de participer à donner à cette créativité, à cette inspiration, à mes pensées, une place, une forme, un sens, une argumentation, dans une sobriété temporelle indéniable et une pertinence toujours plus bluffante à agréger et traiter les données entre elles. Des performances tout à la fois exaltantes et inquiétantes, j’en conviens.
Pour autant, je pressens que pour que cet usage soit accepté pour ce qu’il est, il faut encore sans doute une sorte de reconnaissance et démystification qui n’est pas encore acquise par manque de connaissance. On reste encore trop souvent dans le clivage presque caricatural des cassandres qui clouent l’IA au pilori et la vouent aux pires gémonies en n’y voyant que ses dérives et ses dangers, tandis que son usage massif se répand dans une atmosphère cachée et honteuse de culpabilité et de déni.
Il est à mon sens trop tard aujourd’hui pour se poser la question de la pertinence ou non de l’IA dans nos travaux, nos publications, nos contenus en général et notre vie quotidienne. De la même manière qu’on ne s’est pas posé la question de la pertinence de se déplacer grâce au pétrole à l’époque, de l’usage des téléphones mobiles et des smartphones, ni de la pertinence des réseaux sociaux qui ont fini par envahir la vie quotidienne, y compris celle des récalcitrants de la première heure.
Par ailleurs, si jusqu’alors les solutions permettant de détecter l’usage de l’IA dans nos contenus étaient encore faillibles et perfectibles, les derniers outils, dont Pangram qui fait l’actualité ces derniers jours, atteignent un taux de faux positifs (des textes humains pris à tort pour de l’IA) proche de zéro, testé et attesté par plusieurs études, et ne semblent pas avoir fini de remplir un rôle de chasse aux sorcières qui, dans le contexte actuel de perception empirique de l’usage de l’IA, ne peut que disqualifier ceux qui se font démasquer malgré eux.
Ne serait-il pas plus utile travailler à une éthique et à des normes dans ses usages? en toute transparence. Un démarche qui assume et explique son usage, en définir les périmètres acceptables dans une relation reflexive qui preserve l’intégrité des auteurs? Fixer un cadre pour que ceux qui en ont l’usage soient persuadés de leur réflexivité et n’aient plus ce sentiment honteux d’une imposture si leur usage est révélé malgré eux. Plus tôt les esprits critiques s’y mettront, plus vite nous en aurons un usage conforme à l’exigence de salubrité morale que nous en attendons.
De mon côté, je l’ai dit, je l’utilise dans mon travail, pour faire le tri, classer, agréger, ordonner, rassembler des données, recouper, interroger la pertinence. Cela influe-t-il sur la restitution écrite ? Je ne sais pas. Peut-être, sans doute ou peut-être pas. Mais cela peut s’assumer dès lors que ce n’est pas caché, que l’on dit ce qu’on fait avec, plutôt que de faire croire qu’on ne l’utilise pas.
À l’image des skidoos dans la neige, les traces de l’IA sont déjà là, dans tous les contenus, les travaux, les publications que nous lisons tous les jours. Il nous reste à trouver comment les emprunter en toute transparence.
Impossible de conclure sans évoquer un aspect de l’IA tout aussi essentiel. Chacun des engrenages mentionnés a son coût : l’endettement des éleveurs samis pour leurs skidoos qui fragilise et transforme leur activité d’élevage, les conséquences de la logique extractiviste induite par le pétrole et les métaux de nos dernières trouvailles technologiques, les dégâts sociaux et exhorbitants des réseaux sociaux. L’IA a aussi le sien: ses centres de données sont des ogres qui engloutissent eaux et énergies dans des proportions insoutenables et comme les autres c’est un sujet à lui seul: celui du récit et du choix de la société dans laquelle nous souhaitons vivre.


