Samedi 17 octobre, en marge de la mobilisation sociale, l’hôtel de ville de Limoges a brûlé. Dès le lendemain, son maire, Guillaume Guérin, a accusé l’ultragauche « repliée dans les localités du plateau de Millevaches ». Ce mercredi, sur RTL, David Lisnard parlait de « camps d’entraînement terroristes ».
Il y a en ce moment un discours sur les évènements qui évoque les dangereux terroristes de l’ultragauche qui s’entraînent dans des camps sur le plateau de Millevaches, qu’il faut absolument démanteler et qui sont en partie responsables des émeutes et casses du week-end dernier à Limoges.
Le seul camp d’entraînement connu sur le plateau de Millevaches est l’un des plus grands camps d’entraînement de l’armée de Terre en France : celui de La Courtine, ouvert en 1901 sur 6 300 hectares, et le premier de France pour sa capacité d’accueil, avec 4 000 soldats.
Moi, habitant occasionnel mais régulier et amoureux du plateau de Millevaches depuis une douzaine d’années, je voudrais au contraire écrire un billet sur un plateau de Millevaches vécu et ressenti, loin, bien loin de ce qu’on en décrit. Avec mes mots, mes idées, mes rencontres. C’est un territoire d’une sobriété exemplaire.
En tant que « jeune chercheur » géographe, j’enquête d’ailleurs en ce moment même sur le plateau.Les gens qui l’habitent sont soit originaires d’ici (il y en a peu, car la pauvreté les a fait migrer ; beaucoup sont des agriculteurs de mère en fille ou en fils, de père en fille ou en fils : ici les femmes sont aussi « foncières », comme disent les natifs, et il est fréquent que les fermes changent de nom à chaque génération par mariage de l’héritière, mais restent bien dans la famille par la filiation féminine), soit issus de différentes vagues de migrations : les Normands et les Bretons des années 40-50, venus s’installer comme paysans sur des terres bon marché, avec de nouvelles pratiques agricoles et une certaine modernisation ; les post-68, arrivés eux aussi avec des idéaux de vie, installés dans la foresterie et l’agriculture (à très grande majorité extensive) ; puis d’autres vagues dans les années 80 et ces dernières années, venues chercher un cadre de vie, une qualité de vie et du lien social.
Ces arrivées ont étonné une partie des natifs, habitués à voir leur pays ignoré, jugé pauvre (il avait fait, jusqu’au début du XXe siècle, la pauvreté et la précarité des Limousins), et à se sentir eux-mêmes des moins-que-rien. Ce qu’ils avaient fui hier, parce que méprisé, était devenu désirable. Certains sont revenus, ont repris des exploitations, et ont découvert dans le regard des nouveaux arrivants la fierté d’un pays riche de sa nature et de ses grands espaces.
De fait, le plateau de Millevaches est un territoire de France assez particulier. Les habitants et les citoyens se sentent depuis très longtemps concernés par la qualité du milieu où ils habitent. Dans un territoire où la densité est faible, où les villes avec services sont assez éloignées, une recherche de qualité de lien social et un esprit d’entraide assez tenace sont sans doute à l’origine de pas mal de dynamiques et d’initiatives. Beaucoup d’entre elles sont d’ailleurs soutenues par des élus parmi lesquels on trouve autant de natifs originaires d’ici que d’habitants issus de la première, deuxième, troisième, quatrième migration… Ceux qu’on appelle les néo et les natifs ont dû apprendre à cohabiter, à faire des compromis, à se comprendre et à discuter ensemble. Au début, les nouveaux arrivants n’ont pas compris pourquoi les locaux ne voyaient pas la pertinence d’une crèche associative dans un village. Il leur a fallu du temps pour comprendre qu’ici, on avait grand-mère ou grand-père à côté, un oncle, une tante ou une cousine dans le hameau d’à côté. Eux n’avaient personne pour tenir ce rôle, indispensable pour pouvoir vivre ici et avoir un travail parfois à plus d’une heure de route. Bref, c’est un pays austère, mais magnifique et beau, et les gens y développent dans leur vie quotidienne le meilleur de leur humanité.
Ici, il faut inventer son mode de vie, son travail.
Ici, dans la vie quotidienne, se mettre au service du capitalisme est difficile, car il a jusqu’à présent eu du mal à venir jusqu’ici, où il n’y a que des terres austères, des montagnes, des cours d’eau, des landes, des prairies, des pierres, des forêts, des habitats dispersés et finalement relativement peu de monde : environ 40 000 habitants (à peine la population de Saint-Malo, étalée sur la moitié de l’Ille-et-Vilaine, sur un territoire plus grand que le Luxembourg qui lui compte 670 000 habitants). Et des habitants qui aujourd’hui aiment ça.
Alors ils sont inventifs, innovants, créent leur propre activité, entretiennent une dynamique vivrière parfois aussi importante dans leur vie quotidienne que leur travail, ce qui, malgré l’étiquette de pauvreté que leur collent les standards économiques actuels, leur procure un niveau de vie acceptable et épanouissant.
Ici, même si tout n’est pas aussi simple en matière d’habitat disponible, avoir un toit est « abordable » et plusieurs initiatives individuelles, expérimentations collectives ou initiatives coopératives pourraient servir d’inspiration ailleurs.
Ici, on coupe son bois pour se chauffer et même cuisiner, on cultive ses légumes, ses tisanes, ses plantes qui soignent, on fait de la cueillette de petits fruits, on va aux champignons, on chasse, on pêche dans une logique vivrière.
Ici, dès qu’un voisin produit du fromage, du pain, de la viande, des petits fruits ou du miel, on le fait savoir et on participe à le soutenir.
Ici, des citoyens s’impliquent dans la recherche de solutions au service de l’accession à des logements décents pour tous dans un esprit citoyen et coopératif : coût, rénovation, isolation, réhabilitation d’habitation à l’abandon.
Ici, des citoyens sont vigilants sur les projets de sylviculture portés par des propriétaires ou des groupes qui n’habitent pas le territoire et qui ne s’intéressent qu’à sa dimension industrielle et spéculative, au détriment de la qualité des sols, de l’air et de la forêt. Il faut dire que subsistent encore quelques droits d’affouage, des droits de fumée, des droits sectionnaux, gérés par des groupements syndicaux forestiers où comme à St Martin Château, ce sont les habitants qui décident de la gestion, de l’exploitation et de l’aménagement des forêts autour de chez eux, en collaboration avec l’ONF, à travers des plans de gestion de plusieurs années. Des droits et des devoirs sur la forêt gérés par les habitants et qui se sont conservés et transmis depuis le Moyen Âge. Pour autant, il est difficile, je trouve, de critiquer sans nuances, au nom de principes hors sol la sylviculture de résineux, sans connaître son histoire, son origine, et sans savoir que leur plantation sur des bouts de parcelles a permis après guerre au monde agricole de valoriser ses terres et sortir un peu de la pauvreté.
Bref, sur le plateau, depuis que je le fréquente pour des raisons tant privées que professionnelles, je n’ai évidemment pas croisé beaucoup de gens raisonnables et dociles face au système dans lequel on vit et ses règles : il y a des gens qui ont lutté pour s’adapter à un environnement pas facile, il y a des gens qui l’ont choisi, qui ont lutté pour développé une activité, ce sont des gens qui pensent, qui ont des idées, qui veulent vivre leurs idées et qui ne se laissent pas facilement marcher sur les pieds. Bien sûr qu’on s’écharpe aussi sur le plateau, les échanges peuvent parfois être vifs sur les politiques à mener comme sur les projets à engager. Mais le plus souvent, ça aboutit à quelque chose.
Je ne connais pas d’autres territoires qui possèdent leurs propres médias. Ici, le plateau de millevaches a sa propre radio depuis des années, Radio Vassivière, qui fait un boulot formidable de mise en valeur des richesses et des initiatives du territoire, tout en donnant la parole à sa population, en développant des émissions avec elle, et met en valeur son territoire et innove pour conserver une certaine indépendance. Il a sa télé, Télé Millevaches, pionnière des télés locales (40 ans cette année), qui a traversé toutes les tempêtes et s’est adaptée avec la technologie pour perdurer encore aujourd’hui et faire partie des médias très prisés des habitants dans un contexte fragile et des menaces fréquentes face à son esprit d’indépendance. Et puis il y a aussi un journal papier, trimestriel, IPNS (Imprimé Par Nos Soins à l’origine ; chaque trimestre, le titre change mais les initiales restent), qui raconte l’actualité en mode macro-micro : une lecture contextuelle toujours d’opinion, mais toujours argumentée de l’actualité internationale, nationale et du plateau, les débats qui animent le moment, toujours très sourcés, et une controverse vivifiante.
Et puis, depuis quelques années, il y a cette dynamique citoyenne qui s’appelle le Syndicat de la Montagne limousine. Une organisation syndicale donc, mais entre habitants, composée de groupes de travail sur tous les sujets qui concernent la Montagne Limousine, l’autre nom du plateau de Millevaches ( le nom de « plateau de Millevaches » est venu d’en haut; ici, on parle plus volontiers de la Montagne et on m’a dit plus d’une fois « on est des Montagnés » en la langue occitane). Des groupes qui apportent du soutien et de l’aide juridique à ceux qui en ont besoin, des groupes qui s’approprient les problématiques et les enjeux autour de l’eau, autour de l’énergie et de la transition énergétique du territoire, autour de l’habitat et de l’habiter, autour de la pertinence de l’accueil des grands projets industriels qui peuvent fragiliser la qualité de vie des uns et des autres. Ce syndicat développe ses outils de communication, diffuse ses actions, ses prises de position, ses idées un petit peu partout sur la Montagne limousine, avec la participation active d’une partie non négligeable de la population, et d’élus du plateau.
Chaque année, le syndicat coordonne une fête organisée par les habitants, qui me rappelle le marché d’hiver de Jokkmokk en Suède, où se retrouvent chaque février, depuis 1605, les Sámis éleveurs de rennes de Laponie suédoise. Sur un territoire aussi grand, avec une faible densité de population, c’est l’occasion de se rencontrer. Durant deux jours, on y organise des échanges sur différents sujets, différentes thématiques, tous proposés par des habitants, de même que la mise en valeur de la production locale, d’initiatives récentes et un focus sur la commune d’accueil et celles et ceux qui l’habitent. Ce sont plusieurs milliers de personnes qui se réunissent durant cette Fête de la Montagne limousine, ce qui représente une part non négligeable de la population du plateau.
Alors forcément, et c’est là où je veux en venir, cela ne plaît pas à tout le monde. Toute cette dynamique repose sur des valeurs d’entraide, de partage, d’accueil, de biens communs, d’attention au voisin et au milieu de vie. Le Limousin les cultive d’ailleurs depuis longtemps, et j’ai été moi-même surpris de les retrouver aussi dans le monde agricole conventionnel sur le plateau de Millevaches (je parle donc des natifs qui ont hérité de leur exploitation). Quelle surprise pour un Breton, qui traditionnellement et inconsciemment voisine avec un monde agricole qui a bien souvent été arraché, malgré lui, à ces valeurs, et tourné vers les enjeux de l’agrandissement, de la concurrence, des rendements et de la productivité !
Alors évidemment, quand on est aussi actif et éveillé dans sa citoyenneté, on ne fait partie ni des citoyens dociles et raisonnables qui courbent l’échine ou se laissent impressionner par le pouvoir que confère un mandat électoral, ni de ces habitants qui se laissent prendre dans l’engrenage des turpitudes d’une vie effrénée et hors sol grignotée par les temps subis et les temps contraints et confient en toute confiance, les clefs de la gestion des affaires de qualité de vie et de cadre de vie à d’autres. Ici, la citoyenneté est active, au sens le plus noble qu’un système démocratique puisse lui donner : chacun est et se sent concerné et impliqué dans sa cité… dans sa campagne, devrais-je dire.
Dès lors, quand des élus portent des ambitions personnelles sans penser à s’appuyer sur une population aussi éveillée et concernée, quand des projets hors sol, industriels ou politiques, souvent venus d’ailleurs, se montent sans la consulter ni chercher son appui, la défiance se fait sentir. Et c’est réciproque. Le monde politique au service d’une économie débridée et libérale, doté d’un certain ego, se méfie de ces initiatives citoyennes qui défendent la qualité de vie, le lien social, l’air, les sols et l’eau, et qui brident l’idée qu’il se fait du nécessaire développement d’un territoire. Beaucoup d’élus locaux ne savent qu’en faire, comme si ce mode de vie venait télescoper leurs propres projets et leur faire concurrence. L’expérience le montre, hélas souvent : pour beaucoup de responsables, attachés à cette seule logique économique et à la réflexion corsetée par une gouvernance verticale, il est plus facile de gérer des adversaires et d’adopter ce positionnement, , qu’integrer la société civile comme partenaire et collaborateur, ce qui demande plus d’efforts, d’écoute et d’humilité.
C’est exactement ce qui se passe sur le plateau de Millevaches depuis plusieurs années. La logique capitaliste et libérale pose un regard gourmand et concupiscent sur ce territoire plein d’opportunités pour accueillir ses projets : exploitation intensive de la forêt (coupes rases), industrie du bois (usine à pellets), élevage industriel (porcherie hors sol), projets miniers alentour, qui menacent la qualité et la ressource en eau…avec bien sûr, souvent l’appui de représentants de collectivités territoriales qui y voient autant d’opportunités de développement économique, d’emplois et de recettes fiscales. Des industriels à l’affût guettent les petites parcelles de forêt de familles natives qui, d’héritage en héritage, ont définitivement migré, ne reviennent plus au pays et finissent par vendre.
Nombre d’élus, aux idées compatibles avec ce monde et ses pratiques, mais incompatibles avec les enjeux du climat, de l’eau et des sols, combattent avec la plus grande fermeté toute cette dynamique de qualité de vie et de sobriété dont nous devrions au contraire nous inspirer. Ces derniers jours, certains sont même allés jusqu’au plus honteux des mensonges, en récupérant très opportunément les événements à des fins de manipulation

C’est d’ailleurs une longue tradition que de harceler les habitants de ce coin de paradis pour leur orientation politique et leur mode de vie. À Gentioux, le monument aux morts montre un orphelin qui désigne soixante-trois noms et cette phrase : « Maudite soit la guerre ». C’est le maire de l’époque, Jules Coutaud, revenu du front, qui en est à l’initiative ; il a fallu attendre 1985 pour que ce monument soit inauguré officiellement, c’est-à-dire reconnu. La Creuse a perdu onze mille Poilus, 20 % de ses mobilisés, bien plus que la moyenne nationale. Depuis bientôt quarante ans, des pacifistes s’y rassemblent chaque 11 novembre, à 11 heures.
En décembre 1953, Georges Guingouin, héros de la résistance, « premier maquisard de France », celui qui avait obtenu la reddition de Limoges en août 1944 (et en fut le maire de 1945 à 1947), est incarcéré. Une partie de la presse le diabolise et décrit le Limousin comme une république rouge sous sa coupe. Ce héros de la guerre subit des sévices en prison, est libéré en juin 1954, et n’obtient son non-lieu qu’en novembre 1959.
On ne peut pas faire l’impasse sur l’affaire de Tarnac. Le 11 novembre 2008, cent cinquante policiers cagoulés interpellent dans une mise en scène filmée une dizaine d’habitants de Tarnac, soupçonnés d’avoir saboté une ligne TGV. La ministre de l’intérieur de l’époque salue l’arrestation de membres de « l’ultra-gauche ». La qualification terroriste tombe en 2017. En avril 2018, le tribunal relaxe la quasi-totalité des prévenus : pour sa présidente, le « groupe de Tarnac » était une fiction. Dix ans de procédure. Un fiasco.
En octobre 2024, Bartolomé Lenoir, fraîchement élu député, s’est donné pour mission d’agir contre « l’extrême gauche en Creuse », afin de ne pas laisser « des gens qui ne sont pas creusois » imposer « leur culture ». Plus de quarante maires et élus de Creuse lui ont répondu par une pétition : « Combien de générations faut-il accumuler pour faire partie de ce “nous” mythique que vous évoquez ? » Cette « extrême gauche », c’est en fait ce mode de vie où l’on se sent bien : on coupe son bois, on soutient le fromager d’à côté, on décide ensemble de sa forêt, on s’engage pour la qualité de vie de son territoire.
À l’heure où l’on parle de désertification des milieux ruraux, une petite commune du plateau, Faux-la-Montagne, a regagné près d’une centaine d’habitants en douze ans (+ 23 %). Ils sont aujourd’hui quelque 450, plus jeunes que la moyenne creusoise : 43 ans d’âge moyen. La commune a une station-service communale, un restaurant, une maison médicale avec plusieurs spécialités, quatre coopératives, dont l’une compte près de vingt-cinq salariés, plus d’une trentaine d’associations, et tant d’habitants qui y adhèrent qu’elle a été distinguée « cité vive » en 2024.
Ceux qui s’y installent viennent y chercher un cadre et une qualité de vie, bien plus qu’un emploi ou un salaire. Une telle réalité est évidemment le résultat d’une collaboration sur plusieurs années, qui a associé autant les élus que les habitants. Et une fierté d’habiter ici.
Je montre cette vitrine dans sa face idyllique mais vécue, en réaction à ce qui me paraît être des attaques injustifiées, diffamatoires, déformées et discriminantes au regard de mon expérience. Je n’ignore pas pour autant la réalité des fractures économiques, la précarité existe, la déprise agricole, les heures de route pour travailler, se soigner ou faire ses courses : 18 % des habitants du plateau vivent sous le seuil de pauvreté. Les différentes sensibilités, histoires vécues présentes sur le plateau peuvent donner des échanges assez vifs. Mais il me paraissait important d’apporter un éclairage sur la vie qui s’y vit, tellement éloignée des accusations loufoques portées par des gens dont la voix porte et aux motivations fallacieuses.
Serait-il possible qu’une fois de plus, on manipule les événements récents pour pointer du doigt tout un territoire ? Pour disqualifier un mode de vie incompatible avec la logique économique libérale et capitaliste ? Pour le mettre à genoux, et anéantir toute résistances et réticences éclairées afin de laisser entrer tous les projets industriels qui frappent à la porte? Ou parce que cette art de vivre, si elle se savait en réalisant qu’elle est possible, risquerait de contaminer d’autres territoires, séduits par l’idée qu’on peut essayer de vivre ensemble et autrement ?


