Apocalypse lassitude

Les prêcheurs du catastrophisme climatique font-ils du bien ?

Je fais partie de ceux qui se sentent concernés et inquiet de toutes les conséquences des bouleversements météorologiques provoqués par la perturbation et le réchauffement global du climat. Pour autant un certain registre de « parole d’évangile messianique climatique » commence à m’agacer sérieusement.

Ayant consacré vingt ans à filmer des populations autochtones, en Laponie suédoise auprès des éleveurs de rennes, à Tikopia dans le Pacifique, j’ai vu de mes yeux, vécu et subi avec eux ce que le bouleversement climatique fait aux milieux et aux pratiques. La fonte ou le gel qui perturbent le calendrier des transhumances des troupeaux et l’accès à la nourriture, les lacs qui s’effondrent sous le poids des troupeaux de rennes, les cyclones anormalement puissants qui détruisent villages, citernes d’eau, embarcations, jardins et forêts. Les saisons qui se brouillent. Les savoirs millénaires qui perdent leur repère et deviennent inopérants. Je suis dans le camp de ceux qui voient et qui s’alarment. Je passe une grande partie de ma vie et de mes engagements au service d’un mieux vivre sur mon territoire en essayant non seulement de s’adapter au mieux à titre personnel, mais aussi de partager et tisser des liens de solidarité et de partage sur nos milieux vie pour affronter demain (qui commence aujourd’hui du coup)

C’est donc depuis cette place que j’écris pour qu’il n’y ait aucune confusion. Il y a aujourd’hui un type de discours climatique qui prolifère sur les réseaux et qui me semble produire l’inverse de ce qu’il prétend faire et qui m’irrite. Le registre est auto-prophétique avec le ton des oracles. La surenchère du constat pour commenter les chaleurs, les coups de froids, les coups de chaud, les pluies diluviennes et les inondations est la norme. Chaque épisode météorologique devient un « basculement », un « événement inédit », une « entrée dans l’inconnu », « un record », enchaînant à chaque anomalie un emballement sémantique qui finit par ne plus être audible ou compréhensible tellement la démesure des mots prédomine pour garder le momentum d’un récit toujours plus spectaculaire. Les infographies en renfort et les majuscules s’accumulent, les flèches rouges, les cartes en mode apocalypse, rouge foncé effrayant pour la chaleur, en bleu quand le monde se noie, en marron desert quand la sécheresse se pointe. À chaque nouvelle alerte la nécessité impérieuse de monter en puissance.  Dans l’arène des oracles, les formulations et les réalités sont vraies et fondées il n’y a pas de doute là-dessus, mais leur compétition pour capter, garder et grossir l’audience et l’impact leur fait adopter des codes typiques des gourous portés par la puissance protectrice de leurs adeptes sur les réseaux sociaux et qui rend impossible toute tempérance, discours alternatif ou plus nuancé. Je trouve que la place exagérée qu’ils occupent invisibilise tellement d’autres discours et posture qui sont plus dans l’action, les solutions, les adaptations, les expérimentations que le catastrophisme permanent qui ne crée que de la sidération, anesthésie toute capacité de réagir. 

Ce qui devient pénible, c’est la régularité routinière du registre : le « sachant » occupe une position presque messianique, il interprète les signes, il annonce les temps qui viennent, et si quelqu’un questionne le ton, il se retrouve immédiatement assimilée au camp d’en face, celui des « marchands de glace » et des banaliseurs, des sceptiques et des complotistes : disqualifié.

Ce n’est pas juste, c’est pas éthique, c’est pas honnête à mes yeux. A ce stade ça devient du sensationnalisme « putaclique » qui s’éloigne de la science réelle : celle qui se fait dans les labos avec humilité, qui fonctionne par accumulation lente de preuves, par marges d’incertitudes assumées, par discussion ouverte entre pairs, par nuance mais pas par culture démesurée du culte de la personnalité et de l’ego.  Le discours prédicatoire sur les réseaux, lui, fonctionne par révélation, par évidence immédiate, par excommunication des questionnements. Les deux types de discours sont structurellement différents et ont des conséquences différentes. Le second se réclame et s’appuie pourtant en permanence sur la rigueur incontestable et la fiabilité du premier tout en le dénaturant, en l’oppressant et en détournant son bon usage.. 

Et c’est moi qui dis ça !! moi qui me sent tous les jours dans l’urgence de changer le monde et de changer de monde ! Moi qui viens de m’engager pour plusieurs années dans un projet de recherche en espérant participer à construire un monde meilleur.

Il y a un effet d’usure. À force que chaque épisode soit qualifié d’inédit, dévastateur, sans précédent, le sens des mots se vident. Le jour où arrive un événement réellement majeur, le vocabulaire est déjà consumé. Il faut surenchérir encore, vers des registres encore plus extrêmes, les mots manquent car la réalité les dépasse, on le sait, on le sent, on le vit.. Alors ?

C’est la même mécanique que celui qui passe son temps à crier au loup. Quand le loup arrive vraiment, celui qui aura passé des années à hurler en boucle aura contribué à effacer le sens de son message. Le prédateur n’a plus qu’à s’installer en toute impunité en meute dans la bergerie et faire son marché parmi le troupeau sans arme et sans reflexe d’entraide, ni savoir, ni cohérence, ni concertation, ni rien d’utile pour se défendre à part déplorer qu’ils se fassent manger.

Il y a aussi la dimension politique et ses conséquences. Le discours prophétique produit du sidéré, pas du citoyen responsable. Quand tout est apocalypse, tout devient ingouvernable. Il n’y a plus de débat possible parce qu’il n’y a plus d’options à arbitrer, juste une urgence absolue face à laquelle toute discussion devient indécente, une impuissance désabusée s’installe et le mieux que l’on se sente de faire est de relayer le cri des loups, d’opiner et d’hurler avec eux en épuisant ce qui reste de nos énergies éveillées face a ce qui vient. 

Il me semble que les transitions écologiques réelles se font autrement, par arbitrages locaux, par expérimentations, par compromis, par lent apprentissage collectif, par tissage, par adaptation. Pas par sidération, pas par soumission à l’oracle, pas par surplomb de quelques sachants sur ses ouailles. 

Il y a une troisième conséquence soulignée de plus en plus par nombre de psychologues : c’est l’éco-anxiété. Elle ne produit ni engagement ni adaptation, elle produit du retrait, du décrochage, parfois de la dépression. Ceux qui se désintéressent du sujet climatique ou qui s’en détourne ne le font pas tous par déni, beaucoup le font par épuisement émotionnel. Le ton apocalyptique contribue à ce décrochage qu’il prétend ensuite dénoncer.

Et puis tous ces prêcheurs médiatiques écrasent l’espace public dont d’autres auraient bien besoin sur le terrain : je pense aux  agronomes qui travaillent sur l’agroforesterie, aux paysans qui adaptent leurs assolements depuis vingt ans, aux associations qui replantent des haies, aux coopératives citoyennes qui réinventent la mobilité rurale, les énergie, les hydrologues qui repensent les bassins versants, tous ceux qui font, les techniciens du quotidien qui reméandrent les cours d’eau, les engagements citoyens pour réinventer l’entraide, la solidarité et le partage, les naturalistes qui sensibilisent aux milieux et changent  nos regards et  notre relation au reste du monde. Tous ceux qui transforment les pratiques et entrent en dialogue avec nos milieux, sont invisibles dans le flux du catastrophisme qui écrase et vise à nous atterrer toujours plus. 

L’audience étant un jeu à somme nulle, chaque minute donnée à cette dramatisation permanente est une minute volée aux alternatives, aux quêtes d’un mieux vivre, à la conception, la construction et la participation à un meilleur lendemain pour nous-mêmes, un meilleur futur pour les générations à venir. C’est dramatique, parce que c’est de ça dont on a besoin pour transformer réellement les territoires, les pratiques et les modes de vie. De l’agir, de l’engagement, le faire savoir et le transmettre. Pour le pratiquer moi-même l’engagement de terrain, sur nos milieux, en local est très chronophage, laisse peu de temps pour se fédérer, pour se faire connaître, pour transmettre nos expériences. Ceux qui le font finissent souvent par oublier le terrain, et tomber dans le même piège de l’injonction et de la tribune qui ne nourrit plus que le temps, le prétexte d’existence ou la légitimité ou la popularité de celui qui s’y consacre. Si ces visages émergés des réseaux se faisaient les porte-voix des expériences de terrain plutôt que les hérauts d’une apocalypse permanente qui sature l’espace, Cela aurait sans aucun doute une autre allure et plus de sens.

 Même si je l’ai déjà dit au début, je le répète ici ; pas de malentendus : critiquer cette posture relève pour moi d’un geste épistémologique agacé (posture par rapport aux différentes manières de savoir et de connaître), et pas du tout du climatoscepticisme. 

La question n’est pas « le réchauffement existe-t-il » « ou « cet « évènement est-il réellement dû au réchauffement », mais plutôt « quelle économie de la parole construit-on autour ?». Car à force d’occuper l’espace par la prophétie, on assèche l’espace politique du faire, du décider ensemble, du choisir entre les options.

Il faut sans doute des voix qui alertent fort pour marteler l’urgence, c’est sûr. Sans ces voix dans une société dont les turpitudes saturent nos sens et anesthésient nos empathies, certains messages ne passeraient pas du tout. Mon problème commence quand cette alerte tourne à vide, quand elle se déconnecte complètement de la mise en valeur de ce qui existe par ailleurs, quand elle devient routine, emballement permanent et s’exprime sur les terres stériles du réseau virtuel cliquable pour servir la popularité du messie dans sa tour d’Ivoire et alimenter comme c’est le cas en ce moment des polémiques et invectives stériles avec le camp de l’autre côté du spectre de la dramatisation, qui lui, ironise, met en doute pointe l’exagération et cette surenchère pour décrédibiliser. Que d’énergies et de temps perdus dans ces batailles de titans entre les différentes sphères hors sol!

Je le répète : ce qui ferait toute la différence dans ces publications, ce serait que l’alerte soit associée à la valorisation de ceux qui agissent et profiter de l’exposition pour leur faire un peu de lumière. Mettre en avant les expérimentations locales. Faire exister les alternatives en même temps que l’alarme. 

Quand l’alerte devient une posture en elle-même, déconnectée de tout horizon d’action et hostile à toute nuance, elle finit par servir d’abord celui qui la profère. Sa visibilité, son audience, sa marque personnelle. C’est peut-être bankable à court terme. Cela me semble nuisible à long terme, pour le climat lui-même.

Voilà ce que je voulais dire. Pas facile à exprimer que cette parole qui prend le risque de s’attirer les foudres de tous bords. L’arène des réseaux est conçue pour étouffer la nuance. Je pose quand même cette parole, là en cette bien chaleureuse période ( à l’heure ou j’écris il est 23h30,  il fait encore 29° dehors et la chaleur de ma chambre d’hôtel normande est étouffante) parce que je crois qu’elle est nécessaire, et que d’autres la portent silencieusement.