Le côté que je préfère chez moi, c’est l’Est. On pourrait croire que c’est parce que le soleil s’y lève, mais pas du tout. J’aime ce côté, parce qu’il me donne l’illusion que le reste du monde n’existe pas.
Dans ma maison sur pilotis, l’Est se dévoile par une large véranda qui donne sur une terrasse surélevée. C’est le premier dehors qui se révèle lorsque je me lève le matin. Et dans cet Est là, quand je regarde devant moi, se déploient la prairie permanente, les joncs, aucune clôture, des bocages et un petit cours d’eau qui dessine de ses méandres une partie du paysage.
On devine certes une route au loin, ou plutôt on distingue de temps en temps la couleur d’un véhicule à travers les arbres, ou ses phares la nuit, mais rien vraiment d’artificiel n’arrête ni mon regard, ni mon imagination…
Et s’offrent à ma contemplation, le ciel, le soleil, la lune qui y font en fonction des saisons des apparitions magiques, sans que rien d’étranger à la nature ne vienne entacher la beauté de l’instant… Des ciels rougeoyants, des soleils immenses aux rayons qui irisent les branches des arbres, des lunes qui illuminent des nuages torturés qu’on dirait des tableaux de maître, parfois aussi un arc en ciel, ou plusieurs qui se superposent.
C’est à l’Est aussi qu’apparaissent tous mes voisins ! et ils nous font parfois l’honneur et le bonheur d’illuminer nos regards en nous permettant d’assister ainsi à un tableau animé de la nature en vie et en mouvement : des chevreuils, des ragondins, des aigrettes, des hérons, des sangliers, des renards, les faucons crécerelles, les pics épeiches, les pics verts, les chardonnerets, la grive musicienne, les perdrix ou les faisans . Ça en fait du monde… Et encore je ne parle que de ceux qui passent en plein jour; mais la nuit, nous avons aussi la visite des chouettes effraies ou hulottes, des martres, des sangliers encore et des blaireaux: un vrai boulevard nocturne qui n’a rien à envier en fréquentation aux boulevards huppés et citadins des grandes villes. Il s’en passe des choses à l’est de chez moi…

C’est aussi par là que j’accède au bosquet qui est comme un petit poumon vert isolé dans la prairie et qui respire et bruisse de la vie de toute la faune et la flore qui s’y trouve ou en transit. Là, rainettes, mésanges, rouges-gorges, pinsons, grives mauvis, étourneaux organisent leurs concerts saisonniers. Et les arbres à chaque saison, hêtres, peupliers, érables, bouleaux, saules, chênes, châtaigniers, sorbiers, houx et bourdaines nous régalent de leur compétition de croissance pour être les premiers à toucher le ciel et capter les rayons du soleil. Dans les massifs de ronces et d’ajoncs, se cache le muscardin, dont j’ai vu une ou deux fois l’abri, ou les lièvres tapis derrière une butte, qui ont parfois la mauvaise idée de me faire sursauter en s’échappant au dernier moment presque entre mes jambes .
J’aime le vent, le bruit du vent qui traverse le bosquet et qui se sert de chaque aspérité végétale pour étoffer sa palette de bruissements. Et puis se révèle l’eau aussi… de petits cours d’eau et des mares à droite comme à gauche pleins de surprises. Tantôt ce sont les ragondins, les têtards, les tritons, les grenouilles, mais aussi les cols verts migrateurs qui viennent nicher là le temps de la couvaison. La salamandre est là aussi, je l’ai aperçue plusieurs fois, lorsque les conditions favorables la font sortir de son abri en plein jour.
Ici, la vie foisonnante, la beauté du monde ordinaire, les simplicités d’une nature épanouie par tous les temps se révèlent à l’Est de chez moi…
C’est pour ça que c’est le côté que je préfère.


