Un projet d’élevage industriel de mille deux cents porcs menace le lac de Vassivière, sur le plateau de Millevaches. Le préfet de la Creuse doit trancher le 17 juillet. Derrière ce cas se tient une question simple. Comment, sachant ce que nous savons aujourd’hui, un tel projet peut-il encore paraître pertinent ?
Il y a vingt ans, le pays de Vassivière sur le plateau des Millevaches avait esquissé une belle manière d’habiter son lac. En 2005, le jardinier et paysagiste Gilles Clément remettait au syndicat du lac une charte paysagère pour le territoire. Il y défendait une vision simple: maintenir le paysage et le vivant comme un seul tissu, et préserver la qualité des trois biens rares du pays : la qualité de l’eau, de l’air et des sols. Sa charte se résumait à son titre: « boire l’eau du lac ». Tout aménagement qui viendrait dégrader l’un de ces équilibres, prévenait-il, devait être écarté et rangé dans les attitudes à proscrire.
Même si les prescriptions de la charte n’ont jamais vu le jour « à la lettre », force est d’avouer que pendant vingt ans, une partie du territoire s’est installée dans cette relation tranquille. On est venu y vivre, y pêcher, y marcher, y accueillir des visiteurs en quête de cette nature omniprésente. Le lac est devenu le cœur d’un équilibre patiemment tissé et entretenu entre l’eau et les vivants. Cela se vérifie jusqu’à l’eau qui coule des robinets. La montagne limousine compte parmi les rares secteurs de France où elle reste quasi vierge des intrants qui saturent les nappes et les cours d’eau ailleurs : nitrates, pesticides, PFAS, CVM, perchlorates. Les cartes de l’ARS en vigueur le confirment; c’est un « privilège » précieux dont peu de territoires peuvent encore s’enorgueillir .
Mais un nuage assombrit le ciel et menace la qualité de l’eau et des sols décrite sous la plume inspirée du paysagiste et pour laquelle le pays s’était habitué. C’est un projet d’élevage industriel : il porte sa condamnation morale dans le nom même qui le caractérise : un élevage hors-sol.
Il s’agit de mille deux cents cochons sur caillebotis, dans un bâtiment de mille mètres carrés, pour deux mille deux cents porcs produits chaque année, avec une fosse à lisier dessous et un plan d’épandage sur près de trois cents hectares. Le tout à quelques centaines de mètres du lac de Vassivière, de plusieurs rivières et ruisseaux qui l’alimentent et courent le long des versants et coteaux qui l’entourent, au cœur du parc naturel régional des Millevaches (l’ironie voulant que l’on ne parle pas d’élevage de vaches, mais du pays des 1000 sources qui risquent d’être irriguées au lisier)
Hors sol. L’expression, symbolise l’absurdité d’une époque où un projet est imaginé hors du sol dont il va dépendre sans s‘abstenir d’y épandre ! Comment est-ce encore possible de nos jours ? Serait-ce la filière d’évaluation et d’expertise toute entière qui aujourd’hui fonctionne hors-sol ? Elle conçoit des modèles dans les bureaux, opère sur plans, planifications, objectifs globalisés, et propulse ensuite ses projections sur des territoires dont elle ne sait rien et sans le prendre en compte. La viabilité de la filière porcine, la diversification des exploitations est donc pensée de manière globale et déracinée. Même si les préoccupations de souveraineté alimentaire sont plus que légitimes, et les enjeux de relocalisation de la production de notre alimentation sont réels, le souci vient quand toutes ces procédures atterrissent sur un sol précis, un bassin versant, un lac, des sources, des rythmes, un mode de vie, un contexte social et économique déjà bien établi, une fragilité, et des relations dont elle ignore presque tout.
Un tel projet ne s’ajoute pas comme une simple addition sur un territoire, il en rejoue les équations et les relations déjà en place. Il bouscule des entrelacements solides, déplace les usages, redistribue les forces, perturbe les équilibres déjà là. Une telle action, sans réelle concertation ne peut alors qu’avoir l’effet d’un coup de pied dans une fourmilière, parce qu’elle ignore le sol sur lequel elle se pose
Les porteurs du projet assurent que tout est en règle et ils ont sans doute raison, au regard des « cases qu’il faut cocher ». Chaque seuil est en toute logique bien vérifié dans la colonne appropriée, la procédure a sans aucun doute été suivie, le plan d’épandage a été évalué : sur le papier, le dossier est béton. Pourtant, c’est là que se joue le malentendu et la confusion : la carte est prise pour le territoire. La carte des normes dit que le projet est conforme, tandis que le territoire, tout le territoire et ce qui le compose, répond non d’une seule voix. Ce qui échappe à la carte, ce sont les liens qu’elle ne peut pas voir : là où le lisier rencontre l’eau, où l’eau rencontre les poissons, celui qui la boit, le baigneur, le voisin, mais aussi les nappes, les cours d’eau, les ruisseaux et tout le tissu relationnel vivant dont dépend le milieu autour du lac de Vassivière. Aucun service instructeur, ni décideur avec ses grilles d’évaluation, n’aborde ce projet, dans sa dimension relationnelle au milieu, dans sa complexité géologique, sociale, culturelle, écologique et même historique. Leur travail est de valider des normes et des objectifs venus d’ailleurs, hors du sol et du contexte du milieu où doit se dérouler le projet. Ceux qui décident pensent tenir les morceaux du fil de la trame, mais personne n’évalue le tissu tout entier. Voilà pourquoi un tel projet, même en faisant l’unanimité d’un territoire contre lui, reste à l’ordre du jour des instances chargées de l’instruire. Les instruments de décision sont bâtis sur la séparation qui invisibilise l’essentiel : les normes et les objectifs hors sol venus d’ailleurs sont les seuls à être évalués quand le sol même sur lequel le projet doit avoir lieu est ignoré.
On sait pourtant où mène cette logique, on en a l’expérience ailleurs. En Bretagne, la lutte contre les algues vertes dure depuis quarante ans sans venir à bout du mal. La Cour des comptes a constaté que les résultats ne sont pas atteints, la justice administrative a dû enjoindre à l’État de renforcer ses plans, et cet été encore des zones de baignade et de promenades ; des lacs, cours d’eau et plages sont fermés pour raison sanitaire. La Bretagne et les algues vertes sont là pour dire que les erreurs du passé ne se réparent pas dans le temps d’un mandat ou d’une responsabilité administrative. La Bretagne, c’est une grande région, capable d’absorber ces désagréments à grande échelle, elle a aussi cette particularité qui la sauve d’être constituée de centaines de petits bassins versants, ce qui circonscrit les effets du désastre, même s’il est insupportable pour ceux qui le subissent. Vassivière, sur le plateau de Millevaches, c’est tout autre chose. C’est une microrégion, mais c’est aussi la tête de bassin versant de mille sources où plusieurs lacs, rivières et étangs composent un équilibre, sont reliés les uns aux autres et drainent les plaines alentours dans toutes les directions. Dans les interstices de ces interrelations cohabitent depuis des décennies des activités humaines autour de la pêche, du tourisme de nature, autour d’un lac qui est le principal pôle touristique de toute une région.
Alors même que les collectivités viennent d’investir huit millions d’euros pour assainir les réseaux d’eaux autour du lac, et vise à en faire un lieu eco-touristique exemplaire, le problème n’est pas de savoir si l’eau du lac et des rivières environnantes se chargera d’effets négatifs, à cette échelle d’élevage. Il est de savoir quand, comment et dans quelle proportion ? Une fois la charge en azote ou en phosphate installée dans un bassin versant, l’emballement ne se défait pas à l’échelle d’une génération, on le sait désormais. Deux temporalités s’affrontent. La décision se prend en temps administratif, le 17 juillet 2026, la posture de « responsabilité » de ceux qui décident ne dure que le temps d’un mandat. Les conséquences, elles, se déploient en temps écologique, lent, têtu, irréversible, quand les inconséquences de ceux qui ont pris « leurs responsabilités » se dissolvent dans la fin des mandats qui ne laissent pas de traces. On le sait pourtant; l’actualité égrène chaque jour les drames et conséquences nés de décisions prises hier en connaissance de cause : pollutions, épandages, traitements chimiques, urbanisme en zones inondables ou friables. Les prises de responsabilités d’alors elles, sont aux oubliettes.
Dans ce type de projet, on ne revient pas en arrière : une fois lancés les investissements, les années d’endettement, la décision devient finale peu importe le prix à payer dans les temps futurs : hors sol.
L’ eau est organique, elle porte la plante, qui nourrit l’insecte et le poisson, le poisson appelle l’oiseau et le pêcheur, ceux qui s’y baignent ou naviguent profitent de cet équilibre sans le savoir. Si un seul été le lac vire, que les cyanobactéries ou autres algues interdisent la baignade, altèrent la qualité des cours d’eau environnants et de la vie qui s’y développe, c’est tout le tissu qui se défait, maille après maille, et avec lui une manière d’habiter le plateau, vieille de plusieurs générations.
L’opposition à ce projet dépasse la seule idéologie. Elle réunit les écologistes et les pêcheurs, les chasseurs et les habitants, les élus locaux, et jusqu’aux éleveurs bovins et ovins de plein air du plateau, qui défendent une autre agriculture. Le parc naturel régional et le syndicat mixte du lac ont rendu des avis défavorables, ce dernier à l’unanimité. Les collectivités concernées, communes, intercommunalités, département et région, doutent de la pertinence du projet. Une pétition approche les soixante-dix mille signatures, des centaines de personnes ont protesté sur les rives du lac et le feront encore. À travers tout cela, c’est un milieu qui se défend comme un tout, parce que ceux qui le peuplent se savent faits de lui. Ils défendent une relation dont ils se sentent faire partie davantage qu’un intérêt. C’est une intelligence collective du milieu qui s’exprime, chacun gardien d’un morceau de la dimension relationnelle qu’il entretient avec lui, capable de tenir d’un même regard l’eau, le poisson, le voisin, le sol, la mémoire des lieux, là où l’administration ne voit que des cases séparées. La mobilisation est terrestre, enracinée dans le sol et fait cause commune avec la terre et l’eau.
Pour autant, les porteurs du projet ne sont pas des prédateurs venus de loin. Ce sont deux frères, pas même la trentaine qui reprennent la ferme familiale, une exploitation de bovins limousins tenue par la même famille depuis plusieurs générations. Leur ambition est simple et légitime : rester au pays, honorer l’héritage et gagner leur vie sur la terre de leurs aînés. Voilà des gens qui incarnent, mieux que beaucoup, ce que mes recherches appellent une relation au milieu, une mémoire, une transmission. Sept générations sur le même sol, c’est une forme d’autochtonie au sens le plus plein, le lien long et vécu à un lieu, celui-là même que j’étudie chez les peuples que j’ai filmés à l’autre bout du monde et que je viens chercher dans nos milieux ruraux, comme un socle sur lequel s’appuyer pour refaçonner des façons d’être au monde et de se penser en relation avec nos milieux de vie.
C’est le paradoxe de notre époque : pour honorer cette transmission, répondre au sentiment de loyauté due à l’ascendance qui a pris soin des lieux, pour rester en envisageant une vie décente, le chemin proposé est celui de l’agriculture la plus hors-sol qui soit. Pour tenir la terre, il faudrait bâtir un hangar où la terre ne compte plus, où les bêtes ne verront pas le jour, où le lien au milieu se réduira à une fosse à merde et des épandages. La relation au sol, portée par sept générations, se retrouve sommée de se renier pour survivre.
L’enracinement sacrifié afin d’être préservé : quel meilleur symbole de la schizophrénie totale de notre époque ?
Mais le pathétique s’invite aussi, quand on réalise que ce conflit n’oppose pas des enracinés à des déracinés. Il traverse les enracinés eux-mêmes, à qui l’on propose, pour rester des cohabitations impossibles. Il met en opposition deux formes d’enracinements et d’attachements aux lieux incompatibles dans leur forme et leur conséquence, qui signent inévitablement la mort d’un des deux camps. L’alternative d’être dans la merde ou plonger les autres dans la sienne, l’adage « chacun sa merde », ne sont ici presque pas des métaphores. C’est cette situation impossible qu’il faut remettre en cause à travers ce projet. Qui peut décemment aujourd’hui prendre une telle décision en responsabilité dans un tel contexte, avec un tel enjeu ?
Deux manières d’habiter le territoire s’affrontent également à l’intérieur même du projet : l’une considère la terre pour un monde plein dont on dépend, dans laquelle la mémoire est enfouie dans les sols, les reliefs, et les eaux. L’autre, proposée par la filière agro-industrielle, la tient pour un support interchangeable, une surface où poser un bâtiment et déverser ses excréments. Le plus douloureux est sans doute que la première soit poussée à soutenir la seconde pour ne pas mourir. C’est pourtant ce qui se passe le plus souvent dans les transmissions aujourd’hui. L’héritage de ces deux frères, sept générations de bovins en plein air, prouve pourtant qu’une autre voie existe, celle d’une agriculture à taille humaine, ancrée, vivante, celle-là même que le parc naturel régional défend et qui pourrait se rendre désirable si elle permettait d’en vivre décemment aujourd’hui.
Le 17 juillet, le préfet ne tranchera donc pas seulement un dossier, mais signera pour une vision du monde. Il dira quel avenir nous traçons pour ceux qui sont là et ceux qui suivront. Nous avons pris l’habitude d’admirer l’expertise qui sait tout, de confier la décision à des spécialistes d’un secteur, mais jamais à un milieu. Il est peut-être temps d’écouter sa voix à travers les gens ordinaires qui l’incarnent, qui le vivent et qui l’aiment dans toutes ses dimensions. D’un côté une voix qui évoque une mémoire et un héritage sur sept générations, de l’autre la voix d’un lac vivant, d’une eau, d’un sol qui s’équilibre dans le tissage d’une myriade d’interrelations et toute une population qui le vit et le maintient.
Donner aux deux frères la perspective d’un avenir qui ne renie pas leur sol tout en maintenant un lac vivant pour les générations qui viennent : c’est le même combat. La réponse apportée le 17 juillet dira la manière d’être au monde qui sera choisie : ancrée ou hors sol. Elle dira, pour peu qu’on écoute la voix du sol et de l’eau, si le rêve de Gilles Clément reste tenable, celui que partagent ceux qui vivent là: « boire l’eau du lac ».
Corto Fajal, 06/2026
Doctorant en géographie (Université Rennes 2, UMR ESO) et cinéaste documentaire, dont le terrain de recherche inclut le plateau de Millevaches

